L’Orpheline de Serge Lutens

La dernière création de Serge Lutens s’inspire de la cendre.

Entre feu et poussière, fumigations montant photoau ciel et cimetière, l’auteur-parfumeur nous conte une histoire issue de ses entrailles, de son enfance la plus intime. Face cachée d’un passé douloureux, ce parfum révèle, sans apitoiement mais violence contenue, le cri d’un enfant, la douleur sourde d’un abandon sans mots mais enfoui sous des maux silencieux.

Comment s’en échapper, sinon par la création ? comment la dépasser si ce n’est pas l’élévation ?

L’encens et les muscs sont là pour lui tendre à la fois un escalier vers le ciel et le réconfort duveteux, qui a si cruellement manqué à l’enfant, à la part orpheline.

sl-lutens Devant tant de douleur, je m’incline devant l’artiste et lui laisse la parole libératrice et plus encore salvatrice.

1) Encore une fille !

Oui, si je considère qu’elle est la part abandonnée de moi-même. Enfant, j’ai coupé le monde en deux. D’un côté, La vaincue – pas la perdante ! – et plus précisément ce qui germait en elle et qu’en moi, je levais ; et de l’autre, Le vainqueur.

Pour un enfant, le monde se résume à trois personnes : lui-même, sa mère et son père. Sans que tous effectuent un choix aussi tranché que le mien, chacun en sera dépendant sa vie durant.

2) Votre choix s’est porté sur la mère ?

Pas la mère, sa blessure ; je la portais. C’est incontestablement une identification.

Comme tout un chacun, ma vie se doit au hasard. Celui fameux du coup de dés m’apparait exemplaire – c’est un sacré numéro – c’est lui qui nous conduit là où nous devions naître ou ne pas être. Je ne reprendrais pas les épisodes signifiants de ma destinée mais, entre ce qui était et mon ressenti, la différence était majeure. Cependant, l’enfant est le voyant : il devine. Puisque j’accordais à la blessure toutes les qualités du féminin, elle m’adouba.

3) A partir de ce temps, faut-il comprendre que le masculin fut nié en vous ?

De ce que par mes yeux il imposait d’officiel : l’armée, l’autorité, le pouvoir, l’ordre, le moralisme, oui. J’étais en guerre avec le Mâle : le mal. Attendu que dès ce moment, je m’invente une femme et nous mets au jour, c’est le baptême du sang.

4) Revenons à l’orpheline. Est-ce vous ?

Non, originellement, c’était une terre vierge, elle m’attirait mais je ne m’y reconnaissais pas ; ce territoire que je me refusais était celui des hommes. Ma mère, elle, était la colère et moi, son fils, sa vengeance.

5) Et le père, où est-il ?

Le père est l’ennemi déclaré. J’étais la haine sur Terre, sur Père.

De la mère, j’étais la figure proue et du père, l’assassin. La plaie ne se refermait pas. Je pouvais m’aveugler mais je voyais : le père était immortel. De lui je gardais le féminin qu’il reniait.

6) Comment avez-vous retrouvé la route du parfum en ce labyrinthe ?

C’est la mémoire, le pardon et de sorte, ce qu’aujourd’hui, il pourrait en subsister : de la poussière. Elle est non seulement au féminin mais n’a pas de pluriel. De ma vie, elle est le sillage, ce qu’il reste quand tout a disparu. Elle est l’invisible qui, voile après voile, là où on l’oublie, se décline en tous gris.

Serge Lutens

L’Orpheline. 50 ml – 99 euros

Disponible à partir du 1er juillet, au Palais Royal – Serge Lutens

A partir d’octobre 2014, dans les point de vente les plus prestigieux.

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Un commentaire

Classé dans Notes de tête

Une réponse à “L’Orpheline de Serge Lutens

  1. helene carles

    quel magnifique interview. Merci.

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