Archives mensuelles : juin 2010

ODE A SYCOMORE. LES EXCLUSIFS CHANEL par Jean-Luc Suchet

 

Comme tu sens bon Jean-Luc, quel parfum portes-tu? Cette question, on me l’a posé mille fois. La plupart du temps, je ne réponds pas afin de garder un soupçon de mystère et laisser le champ libre à l’imagination de tous les curieux. Plus rarement, je divulgue son nom, c’est Sycomore.

Parce que je ne suis guère amateur de vétiver, entre moi et lui, ce n’était pas gagné d’avance. Il n’est pas aisé d’analyser ses goûts et ses dégoûts, j’ai une répulsion nette envers la lavande et une attirance moins que moyenne pour le vétiver. Ces deux piliers de la parfumerie masculine ont toujours laissé mon nez en berne, c’est dire que l’avant-dernier Exclusif Chanel n’aurait eu, normalement, aucune chance de rentrer dans mon panthéon olfactif. Mais il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Dans les grandes histoires de séduction, il faut toujours se méfier des a prioris. Les vents tournent souvent à l’avantage de celui qui a été dédaigné ou écarté injustement. Il existe des rendez-vous manqués qui peuvent tourmenter toute une vie et dont on se souvient à perpétuité avec regret. J’aurais très bien pu passer à côté de Sycomore à cause d’une idée préconçue sur le vétiver que j’avais croisé maintes fois dans des compositions classiques, un peu trop Cologne, comme celles de Guerlain ou de Givenchy; je m’étais également un peu plus attardé sur le Vétiver Extraordinaire de Editions de parfums Frédéric Malle de même qu’à Encre Noire de Lalique, sans pour autant changer d’avis en ce qui le concerne. Non, décidément, ce n’était pas ma tasse de thé.

Un coup de foudre tombe souvent sans crier gare. Et c’est ce qui m’est arrivé avec Sycomore. Je dois dire qu’il avait un petit avantage de taille puisqu’il faisait partie des Exclusifs de Chanel. Cette collection m’avait totalement emballé. Elle sentait la liberté, le luxe, n’était pas située dans un genre mâle ou femelle. Lors du lancement des dix premiers Exclusifs, je m’étais rendu compte qu’avec le talent qu’on lui connaît, Jacques Polge avait fait un coup de génie comme la parfumerie en connaît rarement (elle a d’ailleurs inspiré beaucoup de monde à court d’idée). Tout était plus que parfait, original, bien tourné, chic, élégant, sensible, composé avec des matières premières d’un faste sans égal. L’excellence est palpable de bout en bout. Dommage que la maison Chanel ne souhaite pas élargir cette collection par quelques autres créations aussi bien menées, Beige sera le dernier Exclusif, à moins que…

Sycomore, lui, est arrivé seul quelques mois après, ce qui m’a permis de le découvrir telle une pièce unique. Son nom était déjà une curiosité, autant les autres Exclusifs balisaient de près le territoire intime de Mademoiselle (Coromandel, 31 Rue Cambon, La Pausa, Bel Respiro, etc…), autant Sycomore n’évoquait pas quelque chose de particulier. Cet arbre aurait-il une odeur? Non, en fait l’idée provient d’une ébauche, un parfum de bois, que Mademoiselle avait imaginé et qu’elle avait baptisé Sycomore. Il devait rester à l’état de projet, mais à sa place légitime dans le patrimoine Chanel, même si cette histoire restait encore à écrire de façon plus précise.

Il serait totalement hors sujet de décrire Sycomore comme une eau de toilette qui mettrait le vétiver en exergue, la réalité est tellement plus exceptionnelle, plus fascinante. La première fois que je l’ai humé, je n’ai même pas reconnu les odorantes petites racines. J’avais trop en tête le vétiver maintes fois senti ici et là, un peu trop propret. Là, le vétiver de Haïti, travaillé et sélectionné avec brio, impose ses multiples facettes et son admirable complexité olfactive que j’ignorais jusqu’à présent. Balsamique et terreux ; chaud et enveloppant; radical et infiniment subtil. Cette munificence m’a subjugué. Le paradis olfactif m’était dès lors compté et ouvert en toute majesté. Par la grâce et le talent du duo Jacques Polge et Christopher Sheldrake, Sycomore se révèle être une création de très haute lignée car beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air de prime à bord. Le déshabiller prend du temps et je ne suis pas sûr que cela soit utile. Pourquoi mettre à nu, devant tout le monde, quelque chose que l’on aime à la folie. Plutôt que de lui infliger un strip-tease indécent, je préfère procéder à un effeuillement en toute intimité. Exercice au demeurant périlleux en raison d’une très probable richesse d’éléments qui font dans la dentelle haut de gamme. Il est certain qu’au départ il y a un brin de pamplemousse pour donner une rapide sensation de frais. Puis, on rentre très vite dans le cœur du sujet avec un vétiver qui copule ardemment avec du bois de santal. Il est très difficile de savoir ce qui se passe vraiment en dessous. Il n’y pas de fumée sans feu… Et justement, je me pose beaucoup de question sur cette fumée, serait-ce une pointe d’encens qui annoncerait des promesses inavouables ou n’est-ce encore qu’une prouesse méconnue d’un vétiver hors norme. En tout cas, le batifolage est des plus réussis. Quelquefois aussi, j’ai l’impression de détecter d’infimes parcelles florales, jasmin, rose, iris ou ???, sans trop pouvoir l’affirmer. Comme quoi le jeu est plutôt du registre des salles obscures que des évidentes gloires estivales.

Sycomore est un parfum caméléon au sillage diablement subtil et lancinant, j’écris parfum parce que cela me semble plus élogieux qu’eau de toilette. Il n’est pas le même d’une personne à l’autre. Moi qui le porte très régulièrement, je lui découvre chaque fois des facettes cachées et le préfère sur des vêtements qu’à même la peau. Ayant fait beaucoup d’émules et l’ayant souvent offert, je n’ai toujours eu en retour que des compliments appuyés. Qu’est-ce qu’il sent bon, me dit-on avec enthousiasme. Le faire découvrir est toujours un plaisir, même si je trouve qu’il a tendance à trop séduire: les hommes surtout, les femmes aussi, les jeunes et d’autres qui le sont moins. Quelquefois ça m’agace, en songeant à le mettre à la retraite et lui trouver un successeur digne de lui.

Je crois que le plus beau compliment qu’on lui ait fait, c’est de lui dire qu’il était une belle note dans un vaste espace. Plus terre à terre, je lui chuchote qu’il a du souffle, mais quel souffle, racé et infiniment attachant comme le plus bel amour. Au moins, si vous avez un parfum à offrir, il n’est pas utile que je vous en rappelle le nom.

Bonne fête à tous les papas et à tous les hommes de goût. Et longue vie à Sycomore!

Sycomore, 200ml, 190€, disponible uniquement dans les boutiques Chanel.

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Mon escale parfumée à Malte : 20-23 mai 2010

conférence Malte A l’invitation de Son Excellence Daniel Rondeau, Ambassadeur de France à Malte, je me suis rendue dans cette île au coeur de la Méditerranée, pour y donner une conférence sur les parfums : « Parfums et parfumeurs : une épopée ». En 2007, alors Directeur de la Collection « Bouquins » chez R. Laffont, Daniel Rondeau m’avait proposé  d’être l’auteur et le maître d’ouvrage d’un nouveau volume : « Les Parfums : Histoire, Dictionnaire et Anthologie », qui doit paraître prochainement dans cette collection.

DSC08629[1] En avril 2008, Daniel Rondeau part  représenter la France à Malte.  La diplomatie française  renoue ainsi avec la tradition des écrivains ambassadeurs.  En effet, écrivain familier de la Méditerranée,  Daniel Rondeau  a signé un récit sur Carthage et une série de récits sur les villes, commencée en 1987 par la publication de Tanger, puis d’Alexandrie en 1997 qui lui vaut le Prix des Deux Magots, d’Istanbul en 2002 et de Carthage en 2008. Mais, à son arrivée à Malte, Daniel Rondeau est confronté à l’afflux des immigrés arrivant par milliers sur cette île, porte de l’Europe.  L’écrivain engagé qu’il a toujours été, s’informe sur les raisons et les conditions de leurs voyages et prend la plume pour livrer dans un article (Le Monde, 26 mars 2009) une « chronique quasi quotidienne de la souffrance et de l’exil », dénonçant l’horreur que vivent ces « Boat people d’aujourdhui »et le cimetière qu’est en train de devenir la Méditerranée, qu’il chérit tant.

ulysse Attiré depuis de longues années par l’Orient, Daniel Rondeau organise en octobre 2009 de La Valette à Beyrouth en passant par Tunis, Tripoli , Chypre, l’opération Ulysse 2009, un voyage symbolique et politique qui réunissait des écrivains, des poètes, des historiens et des savants issus de pays différents. Tous avaient embarqué sur un pétrolier ravitailleur de la marine nationale (La Meuse). A chaque escale, ces auteurs donnèrent des conférences, rappelant que la Méditerranée, berceau de notre identité commune, est aussi un espace de sagesse et de liberté.

Dans ce même esprit de diplomatie culturelle, Daniel Rondeau a initié un cycle très actif  de conférences  avec l’Alliance Française de Malte-Méditerranée. Il fut un temps d’ailleurs où les parfums jouaient un rôle dans la diplomatie, puisqu’ils étaient offerts en cadeaux à des princes et à des rois. On dit même que l’une des causes principales des expéditions d’Alexandre le Grand est liée aux espèces parfumées les meilleures, qui venaient des régions ensoleillées d’Asie et qu’ il souhaita devenir maître des pays qui les produisaient. Les conquêtes d’Alexandre ouvrirent les routes des parfums et des épices de l’Arabie et de l’Inde. Vainqueur du Roi de Perse, Darius III, Alexandre s’extasia devant les chambres parfumées en soupirant : « C’est cela donc être roi » !

DSC00122[1]Devant un public maltais nombreux, j’ai eu l’honneur de conter presque 3.000 ans d’histoire du parfum et de l’humanité, en images et en effluves, fournis par la Société Firmenich. On ne pouvait trouver meilleur cadre  que Malte pour en parler ! En effet, c’est bien sur le sol de Malte que surgissent il y a quelque 7000 ans les premières manifestations d’une humanité évoluée. Les temples mégalithiques découverts à ce jour témoignent de cette volonté architecturale sans précédent, lieux de culte pour la Déesse-Mère de la fécondité. Mais également, comme le rappelait Monsieur Daniel Busuttil, Président de l’Alliance Française , dans son intervention en clôture de ma conférence : « Malte exportait à la veille de la Révolution Française une grande quantité d’oranges et d’essences de néroli, distillées de ces fleurs ». Et il gagea que ces produits maltais aient pu se retrouver alors dans les mains des parfumeurs français ! Il fit référence à un excellent ouvrage d’ Alain Blondy : « Parfum de Cour, gourmandise de rois : le commerce des oranges entre Malte et la France au XVIIIème siècle », dont son père Salvino Busuttil écrivit l’introduction.

Malte ambassade A propos de gourmandise, à la suite de la conférence, un dîner fut donné à la Résidence de France par Monsieur l’Ambassadeur  et son épouse Madame Noëlle Rondeau. Cette splendide demeure du XVIIIème siècle est prolongée par un jardin, qui abrite des orangers et des citronniers. Le dessert de ce succulent repas représentant si bien la gastronomie française, fut une mousse aérienne, faite avec les citrons du jardin. Ce mets délicat nous en donna la fine saveur, qui n’avait rien gardé de l’acidité du fruit.

Malte 3 Le lendemain, au Corinthia Palace Hotel et Spa situé à Zebbug, où j’étais logée, j’ai répondu à l’interview de Nestor Laiviera, Deputy Editor du Sunday Circle, magazine maltais de culture et d’art de vivre. On évoqua ensemble combien le parfum avait pu se transformer et s’enrichir dans l’histoire humaine. Objet de fantasmes les plus insensés, il est à la fois séduction et pouvoir. Le parfum est un parcours initiatique, un moment vibratoire puisqu’il est de tous temps un des vecteurs les plus puissant d’émotions, qui nous relit au monde, qui nous le fait appréhender, ainsi que le philosophe français Gaston Bachelard l’exprimait : « Les odeurs sont notre premier témoignage de notre fusion au monde. L’odeur aimée est au centre de notre intimité ». De l’Orient à l’Occident, de l’aube de l’humanité à nos jours, les parfums se répondent et s’entendent, comme l’expression idéale de la vie et de l’amour. La légende prend la place souvent de l’histoire pour narrer l’évolution du parfum mais nous ramène toujours à la nuit des temps, à l’aube de l’humanité. Parler du parfum est toujours un voyage dans le temps et dans l’espace, dont je ne me lasse pas.

malte-232739 Etant pour la première fois à Malte, j’ai voulu aller à la rencontre de cette île kaleidoscope de toutes les civilisations, qui a conservé des traces intactes de son fabuleux destin. La découverte de cette île aux trésors commença par La Valette, dont les murs de pierre calcaire  piègent si bien la lumière et prennent une nuance dorée. En 1530, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean s’y installèrent. Appartenant à un ordre religieux, hospitalier et militaire, les chevaliers firent de Malte le verrou de l’Occident chrétien. Ils y laissèrent des villes, des forts, des églises et des palais somptueux.

st jean Ainsi, la co-cathédrale Saint Jean cache derrière une façade sobre une profusion de couleurs, d’or et d’arabesque ainsi que deux merveilles à admirer « la décollation de Saint Jean-Baptiste » et le « Saint Jérôme » réalisés par Le Caravage lors de son séjour à Malte. A quelques kilomètres seulement, vous pouvez vous rendre à Mdina, émouvant exemple de citadelle médiévale toujours habitée, mais qui semble avoir arrêté la course du temps. On y contemple le silence, dans une atmosphère bienfaisante.

azure-window-dwejra-gozo-malta Les plaisirs balnéaires sont aussi comblés  par des eaux limpides et transparentes, des plages authentiques comme cette crique à Golden Bay, entre deux falaises, où il me plut de rester quelques heures, bercée par la brise et le soleil, pour savourer le temps qui passe si agréablement à Malte.  Je n’ai qu’un regret, celui de ne pas être allée à Gozo. L’île de Calypso raconte l’histoire de sa mer bleue comme un saphir et rassemble les richesses des civilisations qu’elle connut. La Méditerranée, comme le dit si bien Daniel Rondeau, a « le visage de la sagesse et de la beauté ».

kib Pour finir sur une petite confidence de voyage, j’avais emporté dans ma trousse de beauté, les produits solaires Kibio. Non seulement, on bronze intelligent avec efficacité et respect de l’environnement mais aussi notre sensorialité est comblée. L’huile de coco, réparatrice et adoucissante et l’huile essentielle de vanille, stimulante et gourmande, nous ensorcellent les narines. La texture non grasse s’étale bien et l’indice élevé de protection ne laisse pas de traces blanches sur la peau. Au final, un teint de pêche garanti et sans brûlures. L’essayer, fut pour moi, l’adopter ! Un souvenir de voyage qui vous laisse heureux comme Ulysse et divine comme Calypso, qui avait baigné et habillé de vêtements parfumés son cher héros, avant de le renvoyer de l’île en lui donnant un vent doux et propice. Les parfums encore et toujours !

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