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L’Heure Bleue de Guerlain a 100 ans !

 

120133-04-05-GUERLAIN-HauteParfumerie_02 Les parfums n’ont pas toujours cent ans. C’est même très rare. Il en est pourtant ainsi pour un parfum prodige, une des plus belles architectures olfactives de l’histoire de la parfumerie, L’Heure Bleue de Guerlain créé en 1912. Cent ans ont passé mais l’émotion est restée intacte.

Par une fin de bel après-midi de l’été 1911, entre chien et loup, Jacques Guerlain se promène avec son fils sur les berges de la Seine. L’heure est entre lumière et crépuscule, les bruits de Paris s’adoucissent, l’odeur des fleurs emplit l’air. Le ciel se teinte presque entièrement d’un bleu particulier, plus foncé que le bleu du ciel. Un phénomène physique que l’on appelle « la brunante », causé par la diffusion Rayleigh. Dans cette heure bleue, Il sembla à Jacques Guerlain que tout était en accord dans une harmonie merveilleuse. « Je ressentais quelque chose de si intense, que je pus seulement l’exprimer par un parfum », dit-il. Et ce parfum sentimental ne pouvait porter qu’un seul nom, poétique et intrigant : L’Heure Bleue. La clé du trouble laissé par ce parfum se trouve déjà dans son nom.

l'heure bleue0001-RET En effet, de cet instant de douceur et de sérénité en jaillit l’inspiration. L’esprit de Jacques Guerlain vagabondait dans ces moments de plénitude, intensément romantiques. C’était la Belle Epoque. Une période bénie de paix et de croissance qui permettait le développement d’une vie artistique foisonnante. Paris, ville urbaine et moderne, était le centre de cette vie brillante et légère. Tous les artistes s’y retrouvaient. La population optimiste et insouciante profitait de ces temps bénis, flânait dans Paris et sortait le soir : réceptions mondaines, spectacles, dîners chez Maxim’s ont façonné le mythe de la Belle Epoque. Ce XXème siècle naissant est tendre et cynique, brillant et pathétique jusque dans ses débordements. A la manière des héroïnes des romans de Marcel Proust, créatures sensuelles et vaporeuses, les femmes ressemblaient à des fleurs, perdues dans des ruches de fanfreluches. Corsetées, boutonnées, lacées, chevelure abondante, elles ont l’allure de libellules et sont les muses de cet Art Nouveau, qui les transforme en lianes diaphanes et irréelles. Leurs couturiers s’appellent Doucet, Paquin ou encore Poiret. Ils les entraînent vers des horizons lointains, vers cet Orient rêvé, où avec indolence elles s’abandonnent à une langueur certaine.

Et pourtant, la Belle Epoque s’épuise et touche à sa fin, le monde devient fou, la guerre gronde. Jacques Guerlain raconte avoir ressenti cette catastrophe imminente, dont il avait eu la prémonition. Il l’exprima ainsi : « Le soleil s’est couché, pourtant la nuit n’est pas encore tombée. C’est l’heure incertaine. Dans une lumière du bleu le plus profond, tout – le bruissement des feuilles, le clapotis de la Seine – semble exprimer un amour, une caresse, une infinie tendresse. L’homme est soudain en harmonie avec le monde des choses, dans un moment du temps : le temps d’un parfum ».

Jacques Guerlain était alors parfumeur depuis plus de vingt ans. Il admirait les peintres impressionnistes dont il collectionnait les œuvres. Comme les touches successives de couleurs varient en fonction de la lumière sur une toile impressionniste, les notes olfactives de ses parfums jouent sur la peau les mesures d’une partition singulière.

page 39 L'Heure bleue Alors qu’il sentait le trouble qui envahissait le monde, il voulut rendre un hommage vibrant à sa femme, Lily Guerlain, dont l’allure et la beauté le fascinaient et lui déclarer sa flamme par un parfum unique. Son bonheur était serein, son amour d’époux comblé par la naissance de ses fils. Il lui fallait immortaliser cet amour dans un parfum, afin qu’il dure toujours et en dépit de tout. Lily Guerlain le reçut à la manière d’une offrande, vouée au culte de la passion amoureuse. Elle porta L’Heure Bleue toute sa vie, comme sa signature invisible, son aura.

L’Heure Bleue fut en effet le dernier élan romantique de ces temps crépusculaires, le dernier parfum de la paix, qui sonna le glas d’une époque révolue, ainsi que le Titanic qui avait sombré le 16 avril 1912, emportant avec lui toute une société en déclin. Jacques Guerlain exprima sa passion au travers de ce parfum fleuri-oriental, dans la lignée du terriblement innovant Origan de Coty, créé en 1905 mais quelque peu brutal.

Avec équilibre et douceur, L’Heure Bleue allie les notes poudrées de l’iris et gourmandes de la vanille mariées au musc, à la chaleur de l’œillet et de l’anis, lui donnant un velouté sensuel très particulier. Les notes de tête, délicatement fraîches, sont un accord audacieux de bergamote et d’anis. Les notes de cœur, épicées, fleuries et grisantes, allient l’œillet, le néroli, l’héliotrope à la rose de Bulgarie et la tubéreuse. Sur ces notes nostalgiques du souvenir, persistent en fond, troublantes et poudrées l’iris, la violette, mais aussi la vanille et l’infusion de musc. Le musc est bien ce qui caractérise L’Heure Bleue et qui fait de lui un parfum de peau. Posé en proportions importantes, il lui assure un tombé charnel, une volupté particulière, celle d’un amour accompli dans la sérénité.

Ce parfum magnifiquement architecturé est aussi le premier parfum Guerlain à contenir des aldéhydes. Féminin et délicat, L’Heure Bleue est pourtant capable de se répandre avec volume et puissance. C’est bien son paradoxe, à la fois tendre et sensuel, délicat et intense, maîtrisé et bouillonnant, secret et flamboyant. Un parfum qu’il est si difficile de définir et si aisé à retenir. On ne l’oublie pas ! Désuet pour certain, moderniste pour d’autres. Thierry Wasser dit de lui aujourd’hui « qu’il a une mécanique d’une telle délicatesse, qu’il ne souffre aucune altération ». Il se compare à un velours, parant la peau d’une femme et envoûtant les hommes. Ne vous fiez pas à ses airs timides, L’Heure Bleue a des pouvoirs magiques, qui ensorcellent les cœurs !

 

ENVELOP7 7-5A la manière de l’aquarelle peinte par Clément Serveau (1886-1972) représentant les quais de Seine face à Notre Dame de Paris, qui servit à une publicité de l’Heure Bleue, ce parfum reste symbolique des temps heureux et raffinés de la Belle Epoque. La prémonition de Jacques Guerlain fut juste. La Première Guerre mondiale éclata en août 1914 et la mobilisation générale fut décrétée par le Gouvernement Français. Jacques Guerlain partit au front, dont il revint blessé à l’œil. Etait-ce lui qui avait demandé que des mouchoirs imbibés d’Heure Bleue, le parfum de sa femme dont il était séparé par la Guerre, furent distribués aux poilus des tranchées pour leur remonter le moral et leur apporter une présence féminine invisible mais réconfortante ? En tous les cas, ce talisman reste l’une des métaphores les plus poétiques de la parfumerie.

l_heure_bleue_halo GP OK Son flacon fut dessiné par Georges Chevalier chez Baccarat et appartient à l’Art Nouveau. L’épaulement curviligne du flacon aux lignes sensuelles et les virgules taillées dans le verre s’inscrivent dans ce mouvement artistique, caractérisé par la sinuosité des lignes, qui rappellent les courbes féminines. Son bouchon évidé, dit « au cœur renversé », ou encore « chapeau de gendarme », évoque le sentimentalisme de cette fin de siècle. Ce flacon fut réalisé par cinq verriers : Pochet et du Courval, Baccarat, St Gobain – Desjonquières, les Cristalleries de Nancy et les verreries de Romesnil. Il avait aussi servi aussi à contenir le parfum Fôl Arôme en 1911, comme il en était souvent l’usage à l’époque.

L'heure bleue Gripoix_120133-03(106) De même, comme deux apostrophes autour de la Première Guerre Mondiale, le flacon de l’Heure Bleue servit aussi à Mitsouko en 1919, qui fut quant à lui le « parfum de la paix retrouvée » ainsi que celui des Garçonnes. En 2012, son flacon emblématique est revisité en toute modernité. Il contient l’effluve bien parisien de la Petite Robe noire et les flacons des éditions spéciales, célébrant son centenaire.

Depuis, sa légende fit son chemin, inspira des artistes et fut porter par les plus belles femmes du monde, qui avouent facilement s’adonner avec fidélité à L’Heure Bleue : Catherine Deneuve, Julia Roberts, Clotilde Coureau, Mylène Farmer, Jade Jagger, Lou Doillon, Patricia Arquette parmi tant d’autres anonymes, qui n’échangeraient jamais ce parfum devenu leur premier vêtement de peau, leur pantoufle de vair, celle qui transforme vos rêves en réalité. Françoise Hardy en chanta un air, tout comme Jean-Louis Aubert.

Pour ma part, je continue de l’aimer comme au premier jour, comme la toute première fois où je l’ai porté, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Mais je fais un vœux : que l’on puisse retrouver ces bonnes vieilles teintures de musc animal, qui faisait qu’un parfum tenait si bien à la peau. Si la fée bleue pouvait m’entendre ! …

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Première dédicace de mon nouveau livre chez Jovoy : samedi 6 octobre 2012 de 15H30 à 18H30

 

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L’homme du N°5 : Brad Pitt

N°5 et Brad Pitt vous donnent rendez-vous lundi 15 octobre à 19h00 sur toutes les chaînes pour une aventure cinématographique inédite du parfum le plus célèbre au monde.

Pour la 1ère fois, un homme s’exprimera sur le plus féminin et légendaire des parfums.

Et parce que, pour chacun d’entre nous, il y a eu inévitablement une première fois avec N°5, Chanel nous invite, à percer le mystère de cette rencontre à travers ce film retraçant la "success story" du parfum.

À partir du 5 octobre

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