Archives de Catégorie: Notes de tête

Ce qui se passe en ce moment

Le Jardin de Monsieur Li

Cinquième Parfum-Jardin de la collection, Le Jardin de Monsieur Li nous transporte hors des tourments du monde . Jean-Claude Ellena  s’envola cette fois vers la Chine, ce pays où l’on proclame : “La vie débute le jour où l’on commence un jardin”. Il  y visita des jardins pour n’en rapporter qu’un seul, le sien. Inspiré par la force symbolique de tous les jardins chinois, il le composa en alternant massif de jasmins et bambous, poivriers et roses, feuilles et citrons. Des odeurs de bassins et de pierres mouillées ponctuent cette envolée olfactive, où le jasmin est roi.

Plante originaire des vallées de l’Himalaya, le jasmin tire son nom du mot arabe yasamin. Cet arbuste de la famille des oléacées, dont les fleurs d’un blanc nacré s’épanouissent entre juin et septembre, compte environ deux cents espèces, dont deux seulement sont utilisées en parfumerie depuis toujours, puisque les Egyptiens de l’Antiquité faisaient macérer des fleurs de jasmin dans de l’huile, tout comme le lys ou le lotus. Dans la Chine ancienne, le jasmin était le symbole du beau sexe et de sa douceur. La Chine deviendra au XVIIIème siècle le principal producteur de jasmin. La Chine possède une vraie culture des odeurs et  comme tous les actes de la vie, même les relations amoureuses, entraient depuis l’Antiquité dans le cadre de la systématique taoïste, le parfum y a gardé sa vocation d’union entre l’homme et la femme que rites et tabous séparaient. En dehors du mariage, les hommes et les femmes étaient séparés. La femme chinoise, a en effet, depuis son enfance un sachet de parfum attitré, le Hin, qui la personnalisait et constitué d’un mélange de plantes sacrées, dont l’armoise et l’orchidée, symbolisant les fiançailles.

Le rituel de rencontres entre mari et femmes impliquait le parfum. Lorsqu’une femme allait voir son mari, elle devait jeûner, se rincer la bouche, mettre des vêtements d’amour, se peigner et relever les cheveux, et surtout ne pas oublier d’attacher à sa ceinture le sachet de parfum. Il y avait six types d’encens : tranquille, reclus, luxueux, esthétique, raffiné, noble qui était harmonisé avec différentes fleurs[1]. Les premières fragrances chinoises, sous forme de pastilles, s’avalaient pour parfumer le corps.


[1] Georges Métailié, « Fragrances dans la Chine médiévale ». p. 120 et Danièle Elisseeff, « Le parfum en Chine », p. 282-284, in Une histoire mondiale du parfum, op. cit. 

 Le Jardin de Monsieur Li , très jolie flânerie, est un composé d’odeurs et de souvenirs, qui   se fait aussi identitaire, incarnant des valeurs fortes et immortelles. Un fleuve de douceur et de sérénité, à l’image de celui d’encre, qui ondule et ceint l’étui. Cette oeuvre est réalisée par l’artiste chinois Li Xin. Tandis qu’en écho à la nature et à la tradition, un jaune impérial traversé de vert cru, acide, anisé, illumine le flacons.

Disponible depuis mars 2015 dans les grands magasins et les parfumeries agréées, sans oublier les magasins Hermès.

Publicités

1 commentaire

Classé dans Notes de tête

L’Orpheline de Serge Lutens

La dernière création de Serge Lutens s’inspire de la cendre.

Entre feu et poussière, fumigations montant photoau ciel et cimetière, l’auteur-parfumeur nous conte une histoire issue de ses entrailles, de son enfance la plus intime. Face cachée d’un passé douloureux, ce parfum révèle, sans apitoiement mais violence contenue, le cri d’un enfant, la douleur sourde d’un abandon sans mots mais enfoui sous des maux silencieux.

Comment s’en échapper, sinon par la création ? comment la dépasser si ce n’est pas l’élévation ?

L’encens et les muscs sont là pour lui tendre à la fois un escalier vers le ciel et le réconfort duveteux, qui a si cruellement manqué à l’enfant, à la part orpheline.

sl-lutens Devant tant de douleur, je m’incline devant l’artiste et lui laisse la parole libératrice et plus encore salvatrice.

1) Encore une fille !

Oui, si je considère qu’elle est la part abandonnée de moi-même. Enfant, j’ai coupé le monde en deux. D’un côté, La vaincue – pas la perdante ! – et plus précisément ce qui germait en elle et qu’en moi, je levais ; et de l’autre, Le vainqueur.

Pour un enfant, le monde se résume à trois personnes : lui-même, sa mère et son père. Sans que tous effectuent un choix aussi tranché que le mien, chacun en sera dépendant sa vie durant.

2) Votre choix s’est porté sur la mère ?

Pas la mère, sa blessure ; je la portais. C’est incontestablement une identification.

Comme tout un chacun, ma vie se doit au hasard. Celui fameux du coup de dés m’apparait exemplaire – c’est un sacré numéro – c’est lui qui nous conduit là où nous devions naître ou ne pas être. Je ne reprendrais pas les épisodes signifiants de ma destinée mais, entre ce qui était et mon ressenti, la différence était majeure. Cependant, l’enfant est le voyant : il devine. Puisque j’accordais à la blessure toutes les qualités du féminin, elle m’adouba.

3) A partir de ce temps, faut-il comprendre que le masculin fut nié en vous ?

De ce que par mes yeux il imposait d’officiel : l’armée, l’autorité, le pouvoir, l’ordre, le moralisme, oui. J’étais en guerre avec le Mâle : le mal. Attendu que dès ce moment, je m’invente une femme et nous mets au jour, c’est le baptême du sang.

4) Revenons à l’orpheline. Est-ce vous ?

Non, originellement, c’était une terre vierge, elle m’attirait mais je ne m’y reconnaissais pas ; ce territoire que je me refusais était celui des hommes. Ma mère, elle, était la colère et moi, son fils, sa vengeance.

5) Et le père, où est-il ?

Le père est l’ennemi déclaré. J’étais la haine sur Terre, sur Père.

De la mère, j’étais la figure proue et du père, l’assassin. La plaie ne se refermait pas. Je pouvais m’aveugler mais je voyais : le père était immortel. De lui je gardais le féminin qu’il reniait.

6) Comment avez-vous retrouvé la route du parfum en ce labyrinthe ?

C’est la mémoire, le pardon et de sorte, ce qu’aujourd’hui, il pourrait en subsister : de la poussière. Elle est non seulement au féminin mais n’a pas de pluriel. De ma vie, elle est le sillage, ce qu’il reste quand tout a disparu. Elle est l’invisible qui, voile après voile, là où on l’oublie, se décline en tous gris.

Serge Lutens

L’Orpheline. 50 ml – 99 euros

Disponible à partir du 1er juillet, au Palais Royal – Serge Lutens

A partir d’octobre 2014, dans les point de vente les plus prestigieux.

2 Commentaires

Classé dans Notes de tête

Les Parfums Salvador Dali : Dali Wild

« Des cinq sens, l’olfaction est indiscutablement celui qui donne le mieux l’idée de l’immortalité » Salvador Dalí

Cette citation de Salvador Dali me touche particulièrement, car elle nous ramène aux origines du parfum, celles du parfum réservé aux dieux, que les hommes s’approprièrent pour obtenir l’immortalité. Je ne connaissais pas cette phrase bien inspirée, qui m’a donné envie de découvrir les parfums Salvador Dali.

Né en Catalogne, Salvador Dali (1904-1989) connaît le succès en arrivant à Paris, grâce à sa rencontre avec Picasso. Il fut l’un des représentants les plus originaux du surréalisme, exprimant d’abord dans ses tableaux ses obsessions inconscientes. Aux États-Unis, à partir de 1940, il créa des modes, inspira la publicité et connut un succès considérable. Sa passion pour l’art s’étendait au cinéma, à la photographie et à la mode. En effet, pour ce peintre illustre, l’art ne se réduit pas à cette seule discipline. Artiste éclectique, il se passionne pour de nombreux domaines qu’il marque de son empreinte : décoration, design, littérature, joaillerie, publicité, médias, cinéma, parfumerie, édition, sculpture etc.

Il collabore avec Coco Chanel et Christian Dior dans la mode, Peter Brook au théâtre, les magazines Vogue et Harper’s Bazaar, Walt Disney et Hitchcock au cinéma, Maurice Béjart pour des décors de ballet, Man Ray pour la photographie ….Son audace créative unique et son esprit visionnaire si moderne en font aujourd’hui un des artistes les plus prisés de la jeune scène culturelle et artistique contemporaine Artiste adulé, « fou génial », Salvador Dalí, figure emblématique du surréalisme, occupe une place capitale dans l’histoire de l’art
moderne du XXe siècle.

Excentrique à l’extrême, volontiers provocateur et imprévisible, il est avant tout un créateur iconoclaste et avant-gardiste, parmi les plus célèbres de notre temps. Monstre sacré, son panache est légendaire. C’est sans doute pour toutes ces raisons, qu’il est un des artistes auquel sont consacrées tant d’expositions dans les plus grands musées du monde : à Londres, New -York, Los Angeles, Moscou, Osaka, Melbourne, Istanbul, qui attirent des foules de visiteurs, toutes générations confondues. Des artistes et designers de tous horizons comme Jeff Koons, Philippe Starck, Hervé van der Straeten, Serge Gainsbourg et même Lady Gaga revendiquent son influence majeure.

C’est en hommage à Gala, son épouse, sa muse, à laquelle il vouait un amour fou, que Salvador Dalí lance en 1983 son premier parfum. Pour lui, le parfum est « le plus beau messager » des souvenirs et des instants de bonheur… Jean-Pierre Grivory, fondateur et président de Cofinluxe, eut envie de s’adresser à ce créateur au talent multi-facettes. Jean-Pierre Grivory avait la conviction qu’il fallait unir le monde de l’art à celui du parfum, au travers de fragrances inspirées par un artiste aussi emblématique et éclectique que Salvador Dali. La rencontre avec le Maître se passa dans une parfaite osmose et complicité. Il était naturel pour Salvador Dali de s’intéresser au parfum – à la croisée de l’art et de la mode -, une autre forme d’expression artistique. Les Parfums Salvador Dali étaient en marche …

En 1981, achevant son tableau Apparition de l’Aphrodite de Cnide, il fait l’esquisse d’un flacon, en s’inspirant de la bouche sensuelle et du nez de la déesse de la beauté et de l’amour. C’est à partir de ce dessin, que sera lancé en 1983 au Musée Jacquemart André le parfum DALÍ, en édition limitée numérotée et en cristal. La fragrance féminine choisie par le Maître est un accord voluptueux, mariant les essences les plus nobles et les plus rares, de jasmin, la fleur qu’il portait souvent à l’oreille quand il peignait et de rose, la fleur préférée de Gala.

Le parfum DALI est le premier parfum d’artiste au monde, ce « flacon sculpture », véritable œuvre d’art, marque la naissance d’une collection de parfums Salvador Dalí pour femme et pour homme, toujours inspirée de l’univers de l’artiste et dont la célèbre bouche Dalinienne est la signature. « Divin Dalí » comme il se nommait lui-même, nous fait toujours voyager à travers ses œuvres dans la magie de son monde, peuplé de figures oniriques et extravagantes : Aphrodite, Christmas, Roy Soleil, Ruby Lips ou encore Kiss. Effluves et flacons surréalistes nous entraînent aux confins de l’art et du rêve. A chaque nouveau parfum, les Parfums Dali nous offre une invitation au voyage.

La dernière toile olfactive se nomme Dali Wild, sauvagement vivante et séduisante. Le flacon aux atours félins dégage d’emblée une sensualité vibrante, comme les cinq bouches qui y sont sculptées au centre. L’imprimé léopard beige tacheté de noir l’habille, comme une fourrure se pose sur le corps d’une femme. L’univers félin était très présent dans l’univers de Salvador Dali, que ce soit dans ses œuvres ou dans sa vie.

Il apparaissait souvent en public vêtu d’un manteau de léopard et son animal de compagnie était un ocelot, un chat sauvage avec une fourrure tachetée, que lui seul  avait su apprivoiser ! Pour incarner cette femme séductrice et magnétique, l’eau de toilette dégage des accords charnels et envoutants. Ce pacte de sensualité est imaginé par Raphaël Haury autour des fleurs blanches hypnotiques et animales (gardénia, tubéreuse, jasmin sambac, magnolia) et des bois exotiques chauds et sensuels (Zebrano, Mahogany et Okoumé). Ce parfum bien équilibré est sauvage et vertigineux. On pourrait imaginer qu’il ne s’adresse qu’à des femmes, à l’audace surréaliste ! Bien au contraire, il demande à être essayé et porté sans modération !

4 Commentaires

Classé dans Notes de tête

« La légende de Shalimar » : une splendeur signée Bruno Aveillan pour Guerlain

 

C’est une merveille, une vision onirique sortie tout droit d’un conte d’Orient, magnifiquement conçue et réalisée pour Guerlain par Bruno Aveillan, réalisateur, photographe et artiste plasticien, à qui l’on doit aussi « L’Odyssée de Cartier ». Une équipe et un matériel dignes d’un long-métrage et une centaine de personnes ont été mobilisés pour réaliser ce film féérique, interprété par l’égérie de Guerlain, Natalia Vodianova. Elle a cette grâce naturelle, cette séduction idéale pour incarner un mythe, celui de Mumtaz Mahal, cette princesse de légende qui a inspiré le plus bouleversant des monuments dédiés à l’amour, le Taj Mahal, mausolée de marbre où rêvent de se recueillir les amoureux et qui a inspiré l’un des plus beaux parfums au monde : Shalimar de Guerlain devenu à son tour une véritable légende de la parfumerie.

C’est au Rajasthan, dans les splendeurs du « pays des Rois », que la légende de Shalimar a été tournée. Là où tout a commencé, il y 400 ans … A l’apogée de la dynastie moghole, Shalimar était le nom donné aux jardins parfumés de Srinagar, Lagore et Kapurthala. Le nom Shalimar signifie en sanscrit « demeure de l’amour », tant ces jardins représentaient le paradis sur terre.  L’empereur moghol qui régnait sur l’Inde au XVIIème siècle, le Shah Jahan et son épouse favorite Mumtaz Mahal s’y sont aimés dans cette luxuriance végétale. Cette histoire et cette palette de douceurs olfactives inspirèrent Jacques et Raymond Guerlain pour la création du parfum Shalimar en 1921, qui devint dès sa sortie en 1925 un immense succès.

A la manière d’un parfum, tout en intensité, en volutes de la mémoire et en émotion, le film raconte ce qui fit de ce parfum un chef d’œuvre, un songe éveillé, une fantasmagorie. Les références aux odalisques sensuelles et voluptueuses de Delacroix et Ingres, la somptuosité des décors naturels, la lumière sublime, la présence du Taj Mahal – hymne à la fidélité et magie de l’amour – nous touchent dans ce film car ils sont les échos de nos désirs profonds et demeurent des symboles éternels. Mais plus encore, tout se joue dans le regard magnétique de Natalia, qui incarne cette princesse belle, aimée mais disparue prématurément. Son regard, alors qu’elle traverse le lac à bord d’une frêle embarcation à tête de paon, est chargé d’émotion et de nostalgie. Son abandon nous ébranle car il suggère de manière subliminale et sensible la disparition de l’héroïne, qui rendit le Shah Jahan inconsolable.

Ce vrai film, qui n’a rien d’ une pub, raconte cette histoire d’amour légendaire, dans une débauche élégante de moyens : on est ébahi par les éléphants lourdement chargés, qui rappellent les 5000 utilisés pour transporter les marbres du Taj Mahal. Ce monument mythique, que l’on voit jaillir des eaux dans une séquence finale vertigineuse. On admire une équipe de grands talents : Hans Zimmer pour la musique envoûtante,qui accompagne les images comme un souffle en crescendo.  La créatrice de mode Yiqing Yin, qui a créé les costumes d’une grande beauté et justesse. Les effets spéciaux aussi spectaculaires que poétiques qui ont été conçus par Digital District.

tumblr ms539tibtG1sfs090o1 1280 550x358 LA LEGENDE DE SHALIMAR Bref, je ne vous en dirai pas plus pour ne pas briser votre surprise mais “La Légende de Shalimar” est un grand film, tourné en 35 mm et en anamorphique. La première diffusion aura lieu le 28 août sur TF1 mais une campagne média, des bandes – annonces, des diffusions dans les salles de cinéma en lumière éteinte complèteront le dispositif. « La Maison Guerlain change d’échelle, souligne son président Laurent Boillot. Ce film, fresque sublime au souffle épique, est l’expression de notre désir de renforcer notre statut de maison de luxe ». Il ne nous en faut pas plus pour nous convaincre du renouveau chez Guerlain et de penser que seules les belles histoires font les beaux parfums. C’est l’épaisseur du rêve, face au temps qui passe.

Poster un commentaire

Classé dans Notes de tête

N°5 Culture Chanel au Palais de Tokyo (du 5 mai au 5 juin 2013)

 

photo-2  Imaginée par Jean-Louis Froment, cette exposition qui ouvre le 5 mai au Palais de Tokyo (jour fétiche de Gabrielle Chanel) nous révèle l’essence artistique, intemporelle et iconique du N°5. Tant de mots ont été écrits sur le parfum du siècle, tant de paroles exprimées, tant d’images. Il a parfumé les femmes, ensorcelé les hommes, inspiré les artistes …. Le N°5 nous entoure, il est dans notre imaginaire.

Je le regarde, il est là imperturbable, son flacon aux lignes pures, aux arrêtes nettes, presque inchangé depuis 1921. La force du noir sur le blanc n’a pas faibli. Un chiffre pour nom : le 5, riche en symboles.  Il est  une voie initiatrice et un aboutissement.

Un mot définit et résume le N°5 : le mystère. Celui auquel il faut savoir s’abandonner pour en avoir les clefs. Je suis face au sourire du sphinx. Une énigme sereine. La masse des témoignages est immense pour poser les hypothèses, les traces de son aventure ont été conservées et continuent de l’être, puisque l’histoire du N°5 s’écrit chaque jour et possède plusieurs indices : Mademoiselle Chanel, cette femme visionnaire qui est la clef de voûte, la pierre philosophale de ce parfum par qui et pour qui tout a commencé dans la liberté et l’audace. La Maison Chanel qui au travers de ses créateurs a permis au N°5 de continuer sa trajectoire. Les égéries, belles et célèbres, qui ont contribué au mythe du N°5, tout comme les artistes qui ont gravité autour de lui et qui l’ont nourri de leurs influences.

L’audace et la liberté :

photo-1Une photo captive mon regard: celle de Gabrielle Chanel et du Grand – Duc Dimitri Pavlovitch. Ils sont face à face. Elle a coupé ses cheveux, prouvant son indépendance et sa liberté conquise à force de créations. Son visage est serein, apaisé après ce chagrin terrible que lui causa la mort de Boy Capel. Lui, très bel homme, a vingt sept ans, onze ans de moins qu’elle. Mais qu’importe, leur fusion dans cet instant est palpable. Son visage porte la même mélancolie, celle des êtres que la vie n’a pas épargnés. Le mystère est présent entre eux. La cantatrice Marthe Davelli les avait présentés à Biarritz, qui étaient le refuge des Romanov et des Russes qui avaient échappé au massacre. Dimitri avait participé à la nuit historique de janvier 1917, où le moine Raspoutine avait été assassiné. On sait aussi qu’il eut une enfance bien triste et ballottée : orphelin de mère dès sa naissance, il n’avait connu comme affection que celle que lui ont donnée ses nurses successives. Gabrielle Chanel pouvait comprendre cette détresse, qu’ils avaient en partage. Mais une personnalité solaire ne se confine pas dans la mélancolie. Bien au contraire, portée par l’instinct de création, elle succomba au charme slave du Grand-Duc, qui avait conservé de la Russie des Tsars le sens inné du faste. Au cœur du N°5, se retrouve cette même flamboyance, celle des princes du sang et des belles insoumises. La noblesse caractérise le N°5, tout comme son irrévérence.

L’instinct de création

photo buste Est-ce le hasard ou la nécessité ? Nous sommes en 1920, Gabrielle Chanel possède déjà bien la grammaire de sa mode, qui en fait son style. Ce futur parfum devait suivre le tempo de ses créations de couture, prendre le même rythme : incisif et irréversible. Ce parfum « inimitable » était la nécessité qu’elle s’était fixée dans cette aventure nouvelle née du hasard. Entourée par ses amis Misia Sert et son époux, accompagnée par le Grand-Duc, elle rencontre lors d’un séjour sur la Côte d’Azur, un parfumeur russe : Ernest Beaux.

La présence de Misia Sert est un indice important : Gabrielle Chanel l’a rencontrée en 1917 lors d’un déjeuner chez Cécile Sorel. Polonaise, née en Russie, Misia fut la seule femme à qui Gabrielle Chanel accorda du génie. Pianiste de grand talent, égérie des plus grands artistes de son temps, elle déclenchait les plus belles passions. Elle épousa en troisième noce le peintre catalan José – Maria Sert en 1914, dont la personnalité baroque allait marquer l’épanouissement de son aura. Gabrielle Chanel la décrit comme la déesse de la destruction et de la création. Le N°5 est précisément cet ange, qui annonce une ère nouvelle dans la parfumerie.

Un brillant paradoxe

Gabrielle Chanel avait la sagesse de comprendre, que l’on ne se met pas en compétition avec la nature. Ce serait un combat perdu d’avance ! Elle n’a pas la prétention de se placer au-dessus de nature, mais elle s’y tient à côté, en amie. Il me semble qu’elle cherche à magnifier la nature, comme elle sait, par une robe, mettre en valeur le corps et le mouvement de la femme. Cette grande proportion d’éléments naturels qui entre dans le N°5 prend dans cette composition inédite une dimension supérieure. La nature transcendée par l’artifice ! La fleur transformée en imaginaire. Son âme transcrite dans un parfum.

L’audace d’une composition inédite

Pour comprendre l’audace du N°5, il faut se remettre dans l’ambiance olfactive de son époque. C’est de ce contraste et de cette liberté, que naissent sa force et son pouvoir. Il me faut sentir les parfums qui entourent le N°5 et relire les témoignages de ces années – là. On retrouve toujours les mêmes notes grasses, lourdes, presque incommodantes qui enfermaient alors les compositions florales. Les parfums avaient peu de stabilité et s’abîmaient aussi très vite. Ainsi plombés, ils ne diffusaient qu’un discret sillage et surtout avaient encore la fâcheuse réputation de cacher quelques odeurs indiscrètes ! La haute société continuait de se parfumer avec insistance, pour être sûre de l’être toujours en fin de soirée !! Il est amusant d’imaginer ces portraits d’hommes et de femmes du monde outrageusement parfumés. Gabrielle Chanel les avait fréquentés assez pour désirer magistralement un parfum, dont on doserait l’emploi et qui aurait l’éclat de la pureté. Elle libérait le sillage par la fraîcheur d’un jardin, par une fleur indicible.

N°5 : un langage universel

photo-3 Les étiquettes de l’époque étaient avant le N°5 bien bavardes ! Que de descriptions et d’appellations allusives qui ne laissaient plus planer l’ombre d’un doute sur l’odeur contenue dans le flacon. En un chiffre, le N°5 avait fané toutes ces minauderies de langage. Le 5 est le chiffre symbole d’union, d’harmonie et d’équilibre parce qu’il est au centre des neuf premiers nombres, somme du premier nombre pair et du premier nombre impair. Symbole de l’homme et de l’univers, il l’est aussi de la perfection. Mais avant tout, le chiffre 5 est dédié à l’humain. Ces 5 sens, ces 5 doigts, ces 5 membres sont la signature de sa nature. Et Gabrielle Chanel en avait fait son chiffre fétiche. Existe-t-il un hasard ?

Une révolutionnaire sobriété :

photo-5 « Less is more », avait écrit Robert Browning en 1855 dans son recueil de poèmes Hommes et femmes (Men and Women). Par la suite, on prêta à Mies van Der Rohe la paternité de cette phrase, devenue la devise du minimalisme, tant elle caractérisait son style. Gabrielle Chanel tailla des habits neufs au N°5, en empruntant aux hommes un flacon sobre, net et dépouillé qu’elle habilla d’une simple étiquette. Une netteté graphique altière qui matérialisait l’épure, à laquelle Gabrielle Chanel aspirait davantage.

Quel contraste avec ce qui se faisait mais aussi quelle fusion visionnaire avec son époque, avec les mouvements artistiques qui l’entourent ! Surtout, ne pas oublier la date de création : 1921. Quatre avant l’ouverture de l’Exposition Universelle des Arts Décoratifs et Industriels Modernes, qui allaient mettre au grand jour toutes ces formes artistiques nouvelles, que l’on appela par la suite « le design ».

Une communication d’avant-garde

La manière avec laquelle Gabrielle Chanel lança le N°5 me fait penser à la citation de Jean Giono : « Le parfum, c’est l’odeur plus l’homme ». Gabrielle Chanel n’a pas uniquement créé une odeur nouvelle, elle a organisé cette rencontre magique entre la femme et son parfum. Le mystère réside dans le sillage !

Une créativité incarnée par un parfumeur en quête aussi de modernité :

Puisque Ernest Beaux avait parfumé la Cour Impériale des derniers tsars , il avait dû être influencé par cette opulence qui s’y vit au quotidien, autant dans les éléments naturels que dans l’art de la table, les objets d’art, le mobilier ou encore les icônes. Un monde baroque constellé de bulbes d’or, qui prolongent la lumière quand elle a disparu et qui donnent ce sens inné du faste.

Il a dû connaître aussi cet univers de la démesure comme les fêtes russes, enivrantes, pétillantes et légères comme le champagne, qui est la boisson raffinée de la Cour mais qui peut finir avec la brutalité blanche et glacée d’une vodka. La demi-mesure n’est pas russe, la luxuriance l’est : celle d’une émotion, de sensations et aussi d’un art de vivre. L’âme slave, c’est ce sentiment mélancolique qui s’étire, mais qui devient aussi délirant et énergique dans les épreuves de la vie. Son écriture olfactive en est certainement teintée.

A la Cour des Tsars à Saint Pétersbourg, règne depuis 1894 Nicolas II, homme discret et fidèle époux d’ Alessandra Fedorovna, père de trois princesses et du tsarévitch Alexis. On y croise de mirifiques tenues militaires, tout autant que la roubachka, longue blouse ceinturée des moujiks. On y sent le cuir de Russie des bottes ou des bagages, qui dégage cette odeur sèche de bouleau, de bois de cade et de fleurs. Tout est broderies, dorures et fourrure des pelisses. Dès 1923-24, Gabrielle Chanel en fera l’uniforme des parisiennes !

Quelle était aussi sa palette de parfumeur ?

Il s’était intéressé aux premiers parfums modernes, ceux qui combinaient les essences naturelles et les notes de synthèse dans un bel équilibre. Il appréciait les parfums qui sortaient de la banalité, qui avaient de l’élégance et du fini. Avant tout, il saluait la modernité, qui transformait les accords traditionnels, comme les nouvelles notes ambrées et la révolution apportée par l’accord Chypre, aux allures androgynes comme les femmes des années 20.

Une écriture révolutionnaire à partir des aldéhydes

A quoi ressemblent ces étranges matières premières appelées aldéhydes aliphatiques, qu’ Ernest Beaux utilisa dans le N°5 ? On pourrait presque les appeler « antipathiques » tant leur odeur est désagréable. Lorsqu’on les sent seuls, ils sont agressifs, gras, parfois rances. Mais, ce sont de merveilleux faire-valoir des fleurs : sur elles, ils ont un effet magique. Elles deviennent légères, aériennes, radieuses et abstraites aussi.

L’Aldéhyde C10 sent l’orange. L’aldéhyde C11 sent la bougie juste éteinte et un peu le rance. Le C12 lauric est savonneux, il sent le propre et le fer chaud sur le linge. Le C12 mna est plus ambré, presque animal, mais on y sent le grand air, le froid, la fraîcheur sur un visage.

Ce sont bien ces étranges odeurs, qui devaient rappeler à Ernest Beaux la Russie des Tsars. Avant que toute entière elle ne sombre, le soleil se levait déjà à l’est. Tout a toujours commencé dans ce pays avec la lumière, qui revient après une longue nuit dans le noir, dans le brouillard, dans la brume, sous la neige ou dans la tempête. Pays de métissage des peuples et des cultures qui reflètent l’immensité de la terre. Car l’art russe c’est aussi la nature omniprésente. Les campagnes sont la sève de l’âme russe. L’odeur y est bois, résine, pommes de pin, forêt de bouleaux romantiques sous la neige. Fraîcheur polaire qui porte une odeur, que l’on n’oublie pas quand on en a connu la sensation.

Parfum d’avant-garde, de joie de vivre et de force éclatante, Le N°5 inaugure un nouveau genre olfactif : les floraux aldéhydés. Les parfumeurs vont largement utiliser par la suite les aldhydes et les beaux parfums se succèdent.

L’entrée des artistes

Gabrielle Chanel s’installe 29, faubourg Saint-Honoré, dans un hôtel particulier du XVIIIème siècle. Sa résidence devient au milieu des années 20 le passage obligé des personnalités de l’avant-garde. Atmosphère éclectique et artistique autant qu’amicale, qui façonne la sensibilité et aiguise la création. De 1920 à 1924, la société internationale découvre le personnage Chanel. Elle fut recherchée autant qu’invitée. Un changement profond dans les annales mondaines, puisque les fournisseurs n’étaient auparavant pas reçus dans les salons. Le monde entier changeait et le mythe Chanel prenait son essor.

Un langage universel

Cette déclaration spontanée de Marilyn Monroe sonne comme une évidence, tout comme les photos qui la représentent enlaçant le flacon du N°5. Un miracle de sensualité et de grâce, à l’image de ce que le N°5 apporte aux femmes : un supplément d’âme.

Dans les années 50, tout recommençait à nouveau pour Chanel et pour la deuxième fois, elle tenait cette victoire des Etats-Unis, dont la jeunesse et le dynamisme savaient reconnaître la modernité, celle qui naît de la tradition.

L’image du N°5 flotte sur le monde, comme l’étendard de la féminité incarnée.

Lorsque l’on quitte cette exposition foisonnante en documents et oeuvres exposés, que l’on a participé aux ateliers olfactifs proposés, les hypothèses ont trouvé leurs solutions. Mais, seul un pan du voile a été levé. Le mystère du N°5 reste entier. Et c’est ainsi, qu’il nous charme. En fait, son aura dure parce qu’il sait toujours être ailleurs. C’est le secret du N°5.

3 Commentaires

Classé dans Notes de tête

L’homme du N°5 : Brad Pitt

N°5 et Brad Pitt vous donnent rendez-vous lundi 15 octobre à 19h00 sur toutes les chaînes pour une aventure cinématographique inédite du parfum le plus célèbre au monde.

Pour la 1ère fois, un homme s’exprimera sur le plus féminin et légendaire des parfums.

Et parce que, pour chacun d’entre nous, il y a eu inévitablement une première fois avec N°5, Chanel nous invite, à percer le mystère de cette rencontre à travers ce film retraçant la "success story" du parfum.

À partir du 5 octobre

4 Commentaires

Classé dans Notes de tête

Les 150 ans de ROGER & GALLET

 

La Maison Roger et Gallet est née à Paris en avril 1862 à l’issue du rachat de la maison Léonce Collas par Charles Armand Roger et Charles Martial Gallet, cousins et beaux-frères. Charles Armand Roger exerce son métier de chapelier à Paris puis au Chili où il fait fortune. En Amérique Latine, il sert d’intermédiaire à des parfumeurs parisiens, ce qui lui donne déjà une opinion positive de cette activité. Il épouse en 1844 Coralie Collas, cousine de Léonce Collas et pense à s’établir. Charles Martial Gallet épouse en 1847, Octavie Collas, la sœur de Coralie. Léonce Collas, cousin de leurs épouses, ne parvient pas à développer l’affaire créée en 1806 par Jean-Marie Farina à Paris et que son père Jacques avait achetée en 1840 pour établir son fils. Cette maison revendique l’authenticité de la formule de l’eau de Cologne.

Les deux beaux-frères associés forment donc une société familiale, se répartissant les tâches. Armand Roger envisage déjà de quitter l’affaire lorsque son fils Henri sera capable de diriger la fabrique. Les femmes, Coralie et Octavie, alternent au magasin de détail, la première année. Roger et Gallet transfèrent le siège social au 38, rue d’Hauteville à Paris et conservent le local de la rue Saint-Honoré pour en faire un point de vente élégant. En 1863, ils font construire une « usine à vapeur » de 3000 m2, rue Valentin à Levallois-Perret. Leurs parfums et savons sont d’une grande qualité qui leur assure le succès. En outre, les emballages et les étiquettes sont également très raffinés.

En 1879, le savon rond parfumé entre dans la légende. Dès 1885, Paul Pellerin, gendre d’Armand Roger devient le directeur de l’entreprise. La maison Roger & Gallet se concentre essentiellement au luxe et aux Parfums, délaissant le maquillage et les soins. Les premiers parfums sont Violette de Parme (1880), Violette Ambrée (1891) et Vera Violetta (1893), le plus grand succès de la maison. Les gammes qui accompagnaient les parfums étaient variées. En plus de l’extrait de l’eau de toilette, on pouvait acquérir la poudre de riz, la lotion et le savon. À partir de 1908, René Lalique participe à la création des flacons de Narkiss ou encore Cigalia. Ces flacons de couleur au verre patiné suivent les thèmes naturalistes chers à l’Art Nouveau. En 1925, l’Exposition des Arts Décoratifs et Industriels modernes de Paris célèbre la qualité et le luxe artistique des créations de la maison. Cette période est riche pour la maison Roger & Gallet. En effet, elle s’implante sur tous les continents, proposant régulièrement de nouvelles lignes, même en temps de crise économique, bien que la production soit ralentie. Au lendemain de la guerre, l’image de la maison est mitigée en raison de quelques échecs de parfum. Elle se concentre alors de nouveau sur les eaux de Cologne et les lignes qui s’y rapportent.

 En 2000, elle lance de nouveau des eaux parfumées : Thé Vert, puis Gingembre en 2003, Lotus Bleu en 2006. En 2007, Roger & Gallet renouvelle sa vision de la Cologne et du parfum en s’associant avec le designer Martin Szekely, proposant de nouvelles gammes aux lignes pures et contemporaines pour parfumer délicatement la vie. La Maison Roger et Gallet propose de nouveaux voyages olfactifs au cœur des jardins privés les plus lointains avec Cédrat de Calabre, Rose du Bengale et Bois d’orange inspiré de la beauté des jardins de l’Alhambra.

En 2012, Roger et Gallet propose des expériences sensorielles nouvelles, réinventant le geste parfumé au travers d’huiles corporelles, d’eau de soin.L’Eau sublime Or Bois d’Orange porte bien son nom !

La rose imaginaire est une fleur pas comme les autres, qui ne contient ni extrait, ni absolu de rose …. Un mystère olfactif ! Ces produits accessibles à tous sont de belle qualité et offrent des bonheurs parfumés à vivre au quotidien ! La maison Roger et Gallet maintient  sa tradition tout en la conjuguant avec les innovations.

Poster un commentaire

Classé dans Notes de tête