TOUJOURS PLUS EAUX ! par Jean-Luc Suchet

 

image Le registre «eau»: eau fraîche, eau de Cologne ou simplement Cologne, sans oublier les versions « sport » pour homme, est celui que la parfumerie aime emprunter à l’approche des beaux jours. Pour ce qui est de la simple appellation Cologne, on ne sait pas toujours de quoi il retourne tant les interprétations différent d’une marque à l’autre: effet de mode, sillage modérée, mixité revendiquée, histoire de fraîcheur ou signature marketing consensuelle… Nul ne sait. Toujours est-il que dans ce ras de marée aquatique, certaines propositions en demi-teinte sortent du lot et démontrent que ce genre n’est pas toujours synonyme de platitude olfactive estivale.

D’hier ou d’aujourd’hui, certaines créations enchantent toujours mes narines, pour être plus précis il y en a trois, toutes fort différentes: Eau d’Hermès (Edmond Roudnitska,1951) pour son faste inégalable, même un peu trop; Cologne Bigarade, pour son cœur de rose en sourdine, de Jean-Claude Ellena aux Editions de Parfums Frédéric Malle; et la très raffinée – très néroli – Eau de Cologne Chanel dans la collection Les Exclusifs. Je sais, c’est un peu élitiste, mais je ne me referai pas. Il m’est impossible d’omettre Guerlain et ses célèbres Eaux de Cologne tant elles font partie de mon paysage olfactif depuis des lustres. Il est vrai que j’ai, à tort, tendance à les oublier. Peut-être sont-elles trop bourgeoises d’un point de vue sociologique, et à mon sens. La nouvelle Eau de Cologne du Parfumeur de Guerlain composée par Thierry Wasser me les rappelle à mon bon souvenir et pour mon plus grand plaisir.

L’an passé, je m’étais entretenu avec Jean-Claude Ellena à propos de ses deux nouvelles eaux pour Hermès, Pamplemousse Rose et Gentiane Blanche, il me précisait alors une tendance désormais incontournable: «Depuis quelques temps, les notions de fraîcheur, d’hygiène et de confort ne sont plus toujours évoquées par les agrumes, mais par les muscs blancs. Ils sont devenus les référents en matière d’odeur de propreté.» Hélas, mille fois hélas, on ne peut que vérifier cette fâcheuse manie. Les muscs blancs lessivent la parfumerie actuelle de fond en comble. Il y en a à peu près partout pour être dans l’air du temps et plaire au plus grand nombre, quitte à confondre un produit pour assouplir le linge et une eau parfumée. Ce n’est plus de la parfumerie, c’est de la cavalerie à la sauce Soupline.

A force d’être trop consensuel, on finit par ennuyer le nez. Le mien, vous l’avez compris, n’est pas très amateur du musc blanc. Ce n’est pas parce qu’il est d’origine synthétique que je le désapprouve, c’est surtout que je le trouve envahissant, sans relief et sans réelle personnalité. Bref, ennuyeux à mourir, la plupart du temps.

pa2006_0059 Après tout, tout est affaire de goût. Et, à propos de goût, les Guerlain en avaient beaucoup. Chaque génération a fait une Eau de Cologne: Pierre-François-Pascal, fondateur de la Maison Guerlain, a composé l’Impériale en 1853 ; André, l’Eau de Cologne du Coq, 1894; le grand Jacques, l’Eau de Fleurs de Cédrat,1920 ; Jean-Paul, l’Eau de Guerlain,1974. Toutes ont leur cachet propre, même s’il est infime, en mettant en exergue une note particulière, telle la verveine pour l’Eau de Fleurs de Cédrat. Qu’en est-il pour la nouvelle? Très logiquement, elle s’inscrit parfaitement avec les précédentes. Thierry Wasser avoue s’être fait un petit plaisir et l’avoir composé pour lui-même. Personne n’aura l’idée de lui reprocher ce péché véniel qui, par ailleurs, est largement partagé par tous les autres grands parfumeurs. Ce cher Jacques Polge est l’un des grands pécheurs en matière de ce qu’il nomme le sent-bon. Tous aiment ce registre simple et délicat qui, sans doute, leur permet de humer des matières premières naturelles exhalant les origines ancestrales de la parfumerie. Je parie même que cet exercice leur permet de s’aérer les narines entre deux créations plus poussées. Un sorte de lavement nasal salvateur. Cela étant dit, Thierry Wasser trouve que, dans l’ensemble, les Eaux de Cologne Guerlain sont un poil fugace. Il n’a pas tout à fait tort, mais n’est-ce pas au fond ce qu’on leur demande, de procurer une fraicheur égoïste et instantanée, plutôt que de suivre leur maître comme un toutou aux abois.

La Cologne du Parfumeur est particulièrement signée par une fleur d’oranger de belle facture et par une note verte, le galbanum, en pointillé. Toutefois, l’ambiance reste classique, fidèle à l’idée de ce qu’on se fait d’une belle eau plaisante et facile à porter. Très Guerlain en somme. A mon avis, à cause d’une pointe de lavande, elle devrait davantage plaire aux hommes qu’aux femmes. L’introduction dans la formule de musc blanc, mais oui il y en a, lui donne une certaine tenue. C’est probablement la grande nouveauté par rapport à ses aînées, et mon seul reproche. Mille excuses, Thierry, mais ma préférée reste, pour l’instant, l’Eau de Cologne du Coq.

Puisqu’il est question d’eaux, et que je n’ai pas l’intention d’y revenir de si tôt, d’autres créations ont retenu mon attention. L’Eau de Cartier Essence d’Orange, n’est pas exactement fraîche mais elle est légère à souhait. L’orange ne joue pas le trouble-fête et n’apporte pas d’astringence, bien au contraire. Imaginez-la plutôt en sirop, donc très veloutée, presque solaire, pas écœurante, et s’entendant comme une petite sœur aimée avec la version originelle de l’Eau de Cartier: florale, aromatique, boisée et ambrée. Sans esbroufe, c’est une belle invitation à l’été.

Chez Kenzo, l’eau est une seconde nature, on en compose beaucoup, voire un peu trop, quitte à s’y noyer. Pourtant, le nouvel opus, Flower by Kenzo La Cologne n’est pas sans charme juvénile. Sa fraicheur indolente est en partie assurée par la feuille de bigaradier. Plus sèche que verte, elle assagit le tempérament doucereux, baumé, miellé et musqué (musc blanc, bien évidemment), du Flower original, sans le rendre vraiment tonique.

Eau_fra-che_Amande_persane_100ml_300dpi_d-c._2009_Paufert Quand on dit Eau de Cologne, on pense forcément à Roger & Gallet, et ce n’est que justice, du moins sur un plan historique. Jean-Marie Farina Extra-Vieille R&G (1806) démontre que l’on peut traverser le temps sans prendre une ride. Depuis quelque temps, la dite Maison s’agite beaucoup en lançant chaque année une nouvelle eau fraîche. L’an passé, c’était le très plaisant Bois d’Orange, et cette saison, Amande Persane. Un brin amère et poudré, plutôt que frais, sans pour autant délaisser la notion de bien-être et de légèreté, qui fait la signature de cette marque sympathique et intemporelle.

CHROME_SPORT_EDT_50ML Histoire de les mettre au frais, Azzaro Chrome Sport fait les yeux doux aux hommes. Et ça devrait leur plaire et ne pas trop les défriser. Sans être une révolution, cette nouvelle orientation fait place à des horizons hespéridés associés à une légère touche de gingembre, et assagit le caractère un peu trop prenant de Chrome Ainsi, l’harmonie tient plutôt bien la route, même si celle-ci a déjà été maintes fois utilisée. Notons au passage, que les prétendants sont nombreux à vouloir les séduire et les mettre, olfactivement, au sport (Allure Homme Sport Chanel, Habit Rouge Sport Guerlain). Cette tendance semble s’installer pour de vrai et devait faire des émules en cascade – d’eaux -, à coup sûr!

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