N°5 Culture Chanel au Palais de Tokyo (du 5 mai au 5 juin 2013)

 

photo-2  Imaginée par Jean-Louis Froment, cette exposition qui ouvre le 5 mai au Palais de Tokyo (jour fétiche de Gabrielle Chanel) nous révèle l’essence artistique, intemporelle et iconique du N°5. Tant de mots ont été écrits sur le parfum du siècle, tant de paroles exprimées, tant d’images. Il a parfumé les femmes, ensorcelé les hommes, inspiré les artistes …. Le N°5 nous entoure, il est dans notre imaginaire.

Je le regarde, il est là imperturbable, son flacon aux lignes pures, aux arrêtes nettes, presque inchangé depuis 1921. La force du noir sur le blanc n’a pas faibli. Un chiffre pour nom : le 5, riche en symboles.  Il est  une voie initiatrice et un aboutissement.

Un mot définit et résume le N°5 : le mystère. Celui auquel il faut savoir s’abandonner pour en avoir les clefs. Je suis face au sourire du sphinx. Une énigme sereine. La masse des témoignages est immense pour poser les hypothèses, les traces de son aventure ont été conservées et continuent de l’être, puisque l’histoire du N°5 s’écrit chaque jour et possède plusieurs indices : Mademoiselle Chanel, cette femme visionnaire qui est la clef de voûte, la pierre philosophale de ce parfum par qui et pour qui tout a commencé dans la liberté et l’audace. La Maison Chanel qui au travers de ses créateurs a permis au N°5 de continuer sa trajectoire. Les égéries, belles et célèbres, qui ont contribué au mythe du N°5, tout comme les artistes qui ont gravité autour de lui et qui l’ont nourri de leurs influences.

L’audace et la liberté :

photo-1Une photo captive mon regard: celle de Gabrielle Chanel et du Grand – Duc Dimitri Pavlovitch. Ils sont face à face. Elle a coupé ses cheveux, prouvant son indépendance et sa liberté conquise à force de créations. Son visage est serein, apaisé après ce chagrin terrible que lui causa la mort de Boy Capel. Lui, très bel homme, a vingt sept ans, onze ans de moins qu’elle. Mais qu’importe, leur fusion dans cet instant est palpable. Son visage porte la même mélancolie, celle des êtres que la vie n’a pas épargnés. Le mystère est présent entre eux. La cantatrice Marthe Davelli les avait présentés à Biarritz, qui étaient le refuge des Romanov et des Russes qui avaient échappé au massacre. Dimitri avait participé à la nuit historique de janvier 1917, où le moine Raspoutine avait été assassiné. On sait aussi qu’il eut une enfance bien triste et ballottée : orphelin de mère dès sa naissance, il n’avait connu comme affection que celle que lui ont donnée ses nurses successives. Gabrielle Chanel pouvait comprendre cette détresse, qu’ils avaient en partage. Mais une personnalité solaire ne se confine pas dans la mélancolie. Bien au contraire, portée par l’instinct de création, elle succomba au charme slave du Grand-Duc, qui avait conservé de la Russie des Tsars le sens inné du faste. Au cœur du N°5, se retrouve cette même flamboyance, celle des princes du sang et des belles insoumises. La noblesse caractérise le N°5, tout comme son irrévérence.

L’instinct de création

photo buste Est-ce le hasard ou la nécessité ? Nous sommes en 1920, Gabrielle Chanel possède déjà bien la grammaire de sa mode, qui en fait son style. Ce futur parfum devait suivre le tempo de ses créations de couture, prendre le même rythme : incisif et irréversible. Ce parfum « inimitable » était la nécessité qu’elle s’était fixée dans cette aventure nouvelle née du hasard. Entourée par ses amis Misia Sert et son époux, accompagnée par le Grand-Duc, elle rencontre lors d’un séjour sur la Côte d’Azur, un parfumeur russe : Ernest Beaux.

La présence de Misia Sert est un indice important : Gabrielle Chanel l’a rencontrée en 1917 lors d’un déjeuner chez Cécile Sorel. Polonaise, née en Russie, Misia fut la seule femme à qui Gabrielle Chanel accorda du génie. Pianiste de grand talent, égérie des plus grands artistes de son temps, elle déclenchait les plus belles passions. Elle épousa en troisième noce le peintre catalan José – Maria Sert en 1914, dont la personnalité baroque allait marquer l’épanouissement de son aura. Gabrielle Chanel la décrit comme la déesse de la destruction et de la création. Le N°5 est précisément cet ange, qui annonce une ère nouvelle dans la parfumerie.

Un brillant paradoxe

Gabrielle Chanel avait la sagesse de comprendre, que l’on ne se met pas en compétition avec la nature. Ce serait un combat perdu d’avance ! Elle n’a pas la prétention de se placer au-dessus de nature, mais elle s’y tient à côté, en amie. Il me semble qu’elle cherche à magnifier la nature, comme elle sait, par une robe, mettre en valeur le corps et le mouvement de la femme. Cette grande proportion d’éléments naturels qui entre dans le N°5 prend dans cette composition inédite une dimension supérieure. La nature transcendée par l’artifice ! La fleur transformée en imaginaire. Son âme transcrite dans un parfum.

L’audace d’une composition inédite

Pour comprendre l’audace du N°5, il faut se remettre dans l’ambiance olfactive de son époque. C’est de ce contraste et de cette liberté, que naissent sa force et son pouvoir. Il me faut sentir les parfums qui entourent le N°5 et relire les témoignages de ces années – là. On retrouve toujours les mêmes notes grasses, lourdes, presque incommodantes qui enfermaient alors les compositions florales. Les parfums avaient peu de stabilité et s’abîmaient aussi très vite. Ainsi plombés, ils ne diffusaient qu’un discret sillage et surtout avaient encore la fâcheuse réputation de cacher quelques odeurs indiscrètes ! La haute société continuait de se parfumer avec insistance, pour être sûre de l’être toujours en fin de soirée !! Il est amusant d’imaginer ces portraits d’hommes et de femmes du monde outrageusement parfumés. Gabrielle Chanel les avait fréquentés assez pour désirer magistralement un parfum, dont on doserait l’emploi et qui aurait l’éclat de la pureté. Elle libérait le sillage par la fraîcheur d’un jardin, par une fleur indicible.

N°5 : un langage universel

photo-3 Les étiquettes de l’époque étaient avant le N°5 bien bavardes ! Que de descriptions et d’appellations allusives qui ne laissaient plus planer l’ombre d’un doute sur l’odeur contenue dans le flacon. En un chiffre, le N°5 avait fané toutes ces minauderies de langage. Le 5 est le chiffre symbole d’union, d’harmonie et d’équilibre parce qu’il est au centre des neuf premiers nombres, somme du premier nombre pair et du premier nombre impair. Symbole de l’homme et de l’univers, il l’est aussi de la perfection. Mais avant tout, le chiffre 5 est dédié à l’humain. Ces 5 sens, ces 5 doigts, ces 5 membres sont la signature de sa nature. Et Gabrielle Chanel en avait fait son chiffre fétiche. Existe-t-il un hasard ?

Une révolutionnaire sobriété :

photo-5 « Less is more », avait écrit Robert Browning en 1855 dans son recueil de poèmes Hommes et femmes (Men and Women). Par la suite, on prêta à Mies van Der Rohe la paternité de cette phrase, devenue la devise du minimalisme, tant elle caractérisait son style. Gabrielle Chanel tailla des habits neufs au N°5, en empruntant aux hommes un flacon sobre, net et dépouillé qu’elle habilla d’une simple étiquette. Une netteté graphique altière qui matérialisait l’épure, à laquelle Gabrielle Chanel aspirait davantage.

Quel contraste avec ce qui se faisait mais aussi quelle fusion visionnaire avec son époque, avec les mouvements artistiques qui l’entourent ! Surtout, ne pas oublier la date de création : 1921. Quatre avant l’ouverture de l’Exposition Universelle des Arts Décoratifs et Industriels Modernes, qui allaient mettre au grand jour toutes ces formes artistiques nouvelles, que l’on appela par la suite « le design ».

Une communication d’avant-garde

La manière avec laquelle Gabrielle Chanel lança le N°5 me fait penser à la citation de Jean Giono : « Le parfum, c’est l’odeur plus l’homme ». Gabrielle Chanel n’a pas uniquement créé une odeur nouvelle, elle a organisé cette rencontre magique entre la femme et son parfum. Le mystère réside dans le sillage !

Une créativité incarnée par un parfumeur en quête aussi de modernité :

Puisque Ernest Beaux avait parfumé la Cour Impériale des derniers tsars , il avait dû être influencé par cette opulence qui s’y vit au quotidien, autant dans les éléments naturels que dans l’art de la table, les objets d’art, le mobilier ou encore les icônes. Un monde baroque constellé de bulbes d’or, qui prolongent la lumière quand elle a disparu et qui donnent ce sens inné du faste.

Il a dû connaître aussi cet univers de la démesure comme les fêtes russes, enivrantes, pétillantes et légères comme le champagne, qui est la boisson raffinée de la Cour mais qui peut finir avec la brutalité blanche et glacée d’une vodka. La demi-mesure n’est pas russe, la luxuriance l’est : celle d’une émotion, de sensations et aussi d’un art de vivre. L’âme slave, c’est ce sentiment mélancolique qui s’étire, mais qui devient aussi délirant et énergique dans les épreuves de la vie. Son écriture olfactive en est certainement teintée.

A la Cour des Tsars à Saint Pétersbourg, règne depuis 1894 Nicolas II, homme discret et fidèle époux d’ Alessandra Fedorovna, père de trois princesses et du tsarévitch Alexis. On y croise de mirifiques tenues militaires, tout autant que la roubachka, longue blouse ceinturée des moujiks. On y sent le cuir de Russie des bottes ou des bagages, qui dégage cette odeur sèche de bouleau, de bois de cade et de fleurs. Tout est broderies, dorures et fourrure des pelisses. Dès 1923-24, Gabrielle Chanel en fera l’uniforme des parisiennes !

Quelle était aussi sa palette de parfumeur ?

Il s’était intéressé aux premiers parfums modernes, ceux qui combinaient les essences naturelles et les notes de synthèse dans un bel équilibre. Il appréciait les parfums qui sortaient de la banalité, qui avaient de l’élégance et du fini. Avant tout, il saluait la modernité, qui transformait les accords traditionnels, comme les nouvelles notes ambrées et la révolution apportée par l’accord Chypre, aux allures androgynes comme les femmes des années 20.

Une écriture révolutionnaire à partir des aldéhydes

A quoi ressemblent ces étranges matières premières appelées aldéhydes aliphatiques, qu’ Ernest Beaux utilisa dans le N°5 ? On pourrait presque les appeler « antipathiques » tant leur odeur est désagréable. Lorsqu’on les sent seuls, ils sont agressifs, gras, parfois rances. Mais, ce sont de merveilleux faire-valoir des fleurs : sur elles, ils ont un effet magique. Elles deviennent légères, aériennes, radieuses et abstraites aussi.

L’Aldéhyde C10 sent l’orange. L’aldéhyde C11 sent la bougie juste éteinte et un peu le rance. Le C12 lauric est savonneux, il sent le propre et le fer chaud sur le linge. Le C12 mna est plus ambré, presque animal, mais on y sent le grand air, le froid, la fraîcheur sur un visage.

Ce sont bien ces étranges odeurs, qui devaient rappeler à Ernest Beaux la Russie des Tsars. Avant que toute entière elle ne sombre, le soleil se levait déjà à l’est. Tout a toujours commencé dans ce pays avec la lumière, qui revient après une longue nuit dans le noir, dans le brouillard, dans la brume, sous la neige ou dans la tempête. Pays de métissage des peuples et des cultures qui reflètent l’immensité de la terre. Car l’art russe c’est aussi la nature omniprésente. Les campagnes sont la sève de l’âme russe. L’odeur y est bois, résine, pommes de pin, forêt de bouleaux romantiques sous la neige. Fraîcheur polaire qui porte une odeur, que l’on n’oublie pas quand on en a connu la sensation.

Parfum d’avant-garde, de joie de vivre et de force éclatante, Le N°5 inaugure un nouveau genre olfactif : les floraux aldéhydés. Les parfumeurs vont largement utiliser par la suite les aldhydes et les beaux parfums se succèdent.

L’entrée des artistes

Gabrielle Chanel s’installe 29, faubourg Saint-Honoré, dans un hôtel particulier du XVIIIème siècle. Sa résidence devient au milieu des années 20 le passage obligé des personnalités de l’avant-garde. Atmosphère éclectique et artistique autant qu’amicale, qui façonne la sensibilité et aiguise la création. De 1920 à 1924, la société internationale découvre le personnage Chanel. Elle fut recherchée autant qu’invitée. Un changement profond dans les annales mondaines, puisque les fournisseurs n’étaient auparavant pas reçus dans les salons. Le monde entier changeait et le mythe Chanel prenait son essor.

Un langage universel

Cette déclaration spontanée de Marilyn Monroe sonne comme une évidence, tout comme les photos qui la représentent enlaçant le flacon du N°5. Un miracle de sensualité et de grâce, à l’image de ce que le N°5 apporte aux femmes : un supplément d’âme.

Dans les années 50, tout recommençait à nouveau pour Chanel et pour la deuxième fois, elle tenait cette victoire des Etats-Unis, dont la jeunesse et le dynamisme savaient reconnaître la modernité, celle qui naît de la tradition.

L’image du N°5 flotte sur le monde, comme l’étendard de la féminité incarnée.

Lorsque l’on quitte cette exposition foisonnante en documents et oeuvres exposés, que l’on a participé aux ateliers olfactifs proposés, les hypothèses ont trouvé leurs solutions. Mais, seul un pan du voile a été levé. Le mystère du N°5 reste entier. Et c’est ainsi, qu’il nous charme. En fait, son aura dure parce qu’il sait toujours être ailleurs. C’est le secret du N°5.

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3 Commentaires

Classé dans Notes de tête

3 réponses à “N°5 Culture Chanel au Palais de Tokyo (du 5 mai au 5 juin 2013)

  1. Merci pour cette description poétique qui fait aimer encore plus le N°5, tout ce qui est fait avec passion dépasse la notion du temps, grâce à votre talent j’ai aimé son histoire toujours aussi secrète, et j’ai senti toutes les émotions de ce supplément d’âme !!! Jalel MOKNI

  2. CATOIS

    Merci pour ce bel article ! Quel plaisir de vous lire. Vous savez si bien parler des parfums et de celui-ci en particulier à tel point que je sentais la belle fragrance du n° 5 chez moi.

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